Caravanes
Une petite fille, six sept ans, joue au bord de la rivière,
accroupie, concentrée sur la soupe de gadoue qu'elle fait dans la boîte de
conserve. La boue dessine ses doigts de pieds sur la semelle des sandales. Elle
a coincé sa robe sous ses fesses pour qu'elle ne se salisse pas, parce qu'elle
n'aime pas, quand elle se relève, que le tissu sali et mouillé touche ses
jambes, c'est berk. L'eau courre claire entre les cailloux, les bouteilles
cassées et le pneu. D'autres gosses jouent un peu plus loin, eux aussi habitent
dans des caravanes, mais la petite fille ne le sait pas, ne s'en préoccupe pas.
Ils sont bruyants, et sales, la morve aux nez. Ils chahutent entre eux. Ce
n'est pas embêtant, puisqu'ils ne s'approchent pas d'elle. Des gitans, disent papa
et maman. Elle, elle joue avec sa boîte. Maman est à la caravane, avec Joëlle.
Et papa travaille. Ce doit être jeudi, pour qu'elle soit ici, la petite fille.
Joëlle va peut-être à la maternelle, ou pas encore. Le matin, sa maman
l'accompagne à l'école de St-Victoret. L'école est de l'autre côté du village.
La voiture de la maman sort du parking que l'ombre ne laisse pas sécher, tourne
à droite, avance entre les maisons tristes, tout droit. Des vielles dames avec
un foulard sur la tête se courbent face au vent. Et puis c'est là, à gauche, au
fond du terrain vague.
L'école est grise, sévère. Les garçons n'entrent pas dans la
même cour que les filles. Il y a plein d'autres voitures. Son cœur se serre
très fort quand elle dépasse la grille de l'école et qu'elle cherche la voiture
de sa maman, sa blonde maman, blonde comme un soleil, sa maman princesse. La
fillette a toujours peur que sa maman oublie de venir la chercher, ou ne la
reconnaisse pas. Joëlle aime bien qu'on s'arrête à la petite caravane installée
à l'entrée du parking, le monsieur à la figure rouge vend des bonbons. Sa
caravane est plus petite que celle de ses parents, mais elle est plus rigolote.
Elle ne se souvient plus de l'intérieur de sa caravane,
comment elle y dormait, avec sa sœur ou seule. Elle n'a pas retenu s'il faisait
froid, peut-être pas car elle ne portait pas de bonnet et de gants. Elle n'a
gardé aucune image de la vie dedans la caravane. Cette vie là n'était pas la
sienne. Elle, elle jouait à faire de la soupe de gadoue dans les boîtes pas
trop rouillées qu'elle trouvait au bord de la rivière.
Nous avons passés des heures dans la voiture, derrière des
voitures, devant des voitures, à côté de voitures, sur l'autoroute des plages.
Le mois d'aout chauffe les carrosseries, énervent les enfants, épuisent les
parents. Vive les vacances des années 70 ! Vacances bien méritées après
une année à l'usine.
Mes parents ne peuvent pas rester longtemps mais ma tante
Marthoune et son mari Joe sont d'accord pour me faire une place dans leur caravane.
Ils m'aiment beaucoup, je suis une jeune-fille sage, serviable. Mes cousins
sont encore petits. Il faut les surveiller, au camping. Et lorsque tata les
surveille, je fais la queue au bloc sanitaire, pour laver la vaisselle dans un
des vingt éviers alignés où chacun laisse ses restes de pâtes et de salade. Ou
pour faire pipi en prenant garde de ne pas poser les fesses et en surveillant
qu'il n'y ait personne qui regarde par-dessous la porte. Pour me laver les
cheveux dans la douche en chassant l'idée que pleins d'autres ont laissé leurs
poils. Autour du bloc, c'est toujours glissant, gluant, la boue s'insinue dans
les tongs quoique l'on fasse. Je n'ai pas tenté d'aller voir comment sont les
autres blocs sanitaires, ils doivent être aussi gluants, aussi gris, aussi envahis.
Et puis je pourrais me perdre, dans toutes ces allées, une mer de caravanes et
de tentes, sans un arbre pour repère. J'ai mémorisé le chemin de notre caravane
aux sanitaires et de notre caravane à la sortie du camping côté mer. C'est avant que
les autres, tous les autres, ne se lèvent que je vais me baigner, vers
07 :00 le matin, lorsque l'air est encore frais, que la nuit a effacé les
odeurs d'ambre solaire, que le vent a remodelé le sable. La plage appartient
encore à la Méditerranée, la mer est encore bleue. Puis le soir, lorsque tous
vont trinquer, griller les saucisses, rigoler avec les voisins du moment, je
retourne à la plage. L'eau est d'une fraîcheur douce, la nuit la fait
scintiller d'éclats de lune. A la caravane, je n'y entre que pour dormir,
lorsque les petits ne font plus de bruit, lorsque tata fait ses mots croisés.
Evidemment, aux Sainte-Marie de la mer, la Camargue revendique ses droits, et
jettent sur les envahisseurs son armée de moustiques. Elle ne leur accordera
une permission que lorsque le Mistral ou la Tramontane prendront le relais. Soit
on passe la nuit à essayer d'écraser un, puis deux, puis dix moustiques sur le
plafond déjà taché de sang, soit on étouffe en gardant les fenêtres fermées
après le traitement au Néocide de tous les moindres recoins de la caravane.
Vive les vacances au camping !
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